De la trompette baroque à la trompette piccolo

Quand Bach et ses contemporains écrivaient des parties de trompette suraiguës, il y avait des musiciens pour les jouer. Comment se fait-il que malgré les progrès réalisés dans la facture instrumentale, ces pièces soient si difficiles à jouer avec l'instrument moderne, la trompette piccolo, au point que bien peu de trompettistes (même professionnels) sont capables de jouer en concert le 2ème concerto brandebourgeois de Bach ?

Bref historique.
(voir l'historique complet de la trompette piccolo par Émile Meuffels)
La trompette apparaît vers 1400 en tant qu'instrument de musique, dérivant des instruments de signalisation utilisés depuis la plus haute antiquité. Les trompettistes étaient alors des auxiliaires précieux du commandement militaire, bénéficiant d'un statut privilégié par rapport aux autres musiciens. Au sein d'une sorte de "guilde" élitiste, se développa en Europe une technique de jeu très poussée de l'instrument qui conduisit la trompette naturelle à son apogée au début du 18ème siècle. Les trompettistes se spécialisaient alors dans leur jeu sur certains registres, le grave ("principale") ou l'aigu ("clarino"). Les joueurs de "clarino" (comme le célèbre Gottfried Reiche) étaient une élite dans l'élite, qui avaient développé des capacités hors du commun pour jouer les parties suraiguës en vogue à cette époque (voir les concertos de Bach, Richter ou Michael Haydn), puisque jouer dans l'aigu était la seule façon d'avoir une partie mélodique. Les instruments faisaient de 1,8 m à 2,5 m de longueur, et diverses tentatives peu concluantes ont été faites jusqu'au 19ème siècle pour les rendre chromatiques, donc moins difficiles à jouer et à intégrer dans l'orchestre : coulisse ("tromba da tirarsi"), trous ou clés, ou même une forme recourbée permettant de mettre la main dans le pavillon comme pour le cor. Ces échecs conduisirent à un déclin de la trompette jusqu'à l'invention du système actuel à trois valves vers 1820.
La musique pour "clarino" resta toutefois hors répertoire jusqu'au 20ème siècle, faute d'instruments et de musiciens capables de la jouer. La trompette piccolo, inventée en 1905 par Victor Mahillon à Bruxelles, ne connut réellement de succès qu'après la 2ème guerre mondiale, quand Adolf Scherbaum* (1909 - 2000) exhuma le répertoire baroque qu'il était seul capable de jouer (à droite, la trompette piccolo en argent de Scherbaum, fabriquée par Kurt Scherzer en 1950). Selmer créa la première piccolo moderne à trois pistons pour Maurice André en 1959, suivi par Johannes Scherzer en 1960 et Schilke en 1966. Le quatrième piston apparut en 1967 chez Selmer, 1971 chez Scherzer et Schilke.
Notons, par ailleurs, que la trompette naturelle et le jeu de "clarino" ont réapparu depuis les années 1960, offrant au trompettiste qui veut aborder le répertoire baroque le choix entre la trompette piccolo et la trompette baroque (avec trous) ou naturelle (sans trous).

Qu'apporte la trompette piccolo ?
Essayez de sortir un contre-sol d'une trompette si bémol normale et d'une trompette piccolo en utilisant la même embouchure. Vous constaterez avec surprise que c'est plus facile avec la grande trompette qu'avec la petite ! Pourquoi ? relisez les pages précédentes : l'impédance d'entrée de la grande trompette est plus élevée que celle de la petite, donc elle nécessite moins d'énergie pour entretenir la vibration. Les trompettistes de jazz n'hésitent pas à jouer largement dans ce registre, et certains atteignent même l'octave au dessus du "bi-contre-ut" avec une trompette si bémol normale. Mais dans le registre suraigu, les pics d'impédance trop rapprochés de la trompette ordinaire rendent l'attaque aléatoire, avec un risque important de "taper à côté" qui ne gène pas le jazzman mais qui est rédhibitoire pour le musicien classique. La trompette piccolo apporte donc uniquement la sûreté des attaques, au détriment de tout le reste, avec ce son caractéristique qu'on associe de nos jours à tort à la musique baroque, puisque la trompette naturelle pour laquelle elle a été écrite était complètement différente. La trompette baroque avait non seulement une impédance d'entrée élevée mais aussi une dynamique plus large, conservant une bonne sûreté d'attaque au niveau pianissimo dans l'aigu, comme l'a démontré Benade.

Des voies de recherche.
A partir d'ici, j'exprime mon opinion : il faut revoir la conception de la trompette piccolo. Les objectifs sont : un son moins puissant mais riche en harmoniques (pour essayer de retrouver le timbre de la trompette baroque), la même sûreté d'attaque et une impédance plus élevée pour améliorer l'endurance. Je crois qu'il faudrait s'orienter vers des perces nettement plus petites, quitte à devoir développer un concept d'embouchure incompatible avec les trompettes normales (certains facteurs d'instruments conçoivent déjà leur piccolo pour l'embouchure de cornet, avec une branche d'embouchure de diamètre réduit). Pour une différence de tessiture d'une octave, quand on compare la trompette et le trombone d'une part, la trompette et la piccolo d'autre part, il parait illogique que dans un cas l'embouchure ait un diamètre double, et dans l'autre cas un diamètre identique. Bien sûr, les lèvres ne s'accommoderaient pas d'une embouchure trop petite, mais on peut chercher dans la voie ouverte par l'embouchure "Asymmetric". Toutefois les embouchures utilisées aux 17e et 18e siècle étaient bien plus grandes que les embouchures de trompette moderne ... y a-t-il un secret à redécouvrir ? Enfin, une perce plus conique, y compris au niveau du pavillon, améliorerait probablement la réponse de l'instrument.
En attendant, vous pouvez toujours opter pour la vraie trompette baroque : on fabrique encore de nos jours ces instruments, copiés sur les meilleures trompettes historiques. Voyez par exemple Naumann à Chicago ou Egger à Bâle, entre autres.

Au bout de combien d'années d'étude peut-on aborder la trompette piccolo ?
Comme indiqué plus haut, la trompette piccolo ne permet pas de jouer beaucoup plus aigu que la trompette normale. Donc pour pouvoir aborder le répertoire de la piccolo, il faut être capable de le jouer à peu près avec la trompette normale. Si vous avez le contre-ut facile (et éventuellement un ton ou deux au-dessus) avec la trompette normale, vous pouvez vous mettre à la piccolo sans risque et aborder le répertoire des concertos baroques ; sinon, vous prenez le risque de détruire ce que vous avez mis des années à obtenir, et de ne plus pouvoir jouer du tout !

Quelle piccolo acheter ?
Il n'existe pas de trompette piccolo d'étude, et les trompettes "premier prix" sont souvent très fausses. La Stomvi Elite, la Yamaha 6810 ou la B&S sont de bons instruments, justes et d'émission (relativement) facile (environ 2100 €). Si vous cherchez ce qu'il y a de mieux, et si la qualité du son est votre principal critère, choisissez la Scherzer 8111 (environ 3000 €), ou la 8112 si vous voulez absolument jouer le 4ème piston avec l'index gauche. Si vous privilégiez la facilité d'émission jusqu'à l'extrême aigu, choisissez la Schilke P5-4 (environ 3500 €). Vous trouverez aussi un guide de la trompette piccolo avec une revue des différents modèles disponibles sur le site de "Jan Leontsky" consacré à Maurice André.
Pour l'embouchure, vous la choisirez un peu plus petite et plus relevée que votre embouchure de trompette ut ou sib. Un grain serré augmente l'impédance et améliore donc l'endurance, mais au détriment de la qualité du son. La Schilke P5 et la Kanstul peuvent recevoir une embouchure à queue de cornet, ce qui contribue probablement à leur facilité d'émission.

Comment apprendre à jouer de la trompette piccolo ?
Insistons d'abord sur le fait que l'on ne joue pas de la piccolo comme de la trompette en Ut ou en Sib. Il faut beaucoup plus retenir le souffle et jouer plus legato, sinon le jeu devient criard et heurté, et on est "lessivé" en vingt minutes. Inutile d'essayer les gammes Balay ou les études Arban, qui de toutes façons ne sont pas réellement jouables à la piccolo. Il faut travailler (pianissimo) les concertos baroques en commençant par les moins exigeants, en écoutant souvent leurs enregistrements par Maurice André. Vous remarquerez qu'il n'y a pas d'attaque des notes à proprement parler, juste une articulation produite par un léger retrait de la langue sans interrompre l'émission. Les sons filés sont utiles aussi, en montant la gamme très prudemment, sans essayer le suraigu avant d'être tout à fait à l'aise dans le médium.
La trompette piccolo n'est pas enseignée officiellement en France, alors qu'il y a au CNSM une classe de cornet et une classe de trompette distinctes. Cette bizarrerie résulte du conservatisme qui règne dans l'enseignement de la musique depuis plus d'un siècle. Il existe aux États-Unis plusieurs méthodes spécifiques de cet instrument, dont aucune n'est disponible en France, où la plupart des trompettistes sont autodidactes pour la piccolo. Or un enseignement raisonné, tel que celui donné par Alain Faucher à Brétigny (Essonne) est nécessaire pour être à l'aise avec cet instrument. L'enseignement officiel a ignoré la trompette à pistons pendant plus de 50 ans, d'où la classe de cornet. Comme la piccolo existe depuis plus d'un demi siècle, on peut espérer que nos mandarins daigneront bientôt la découvrir.
En attendant, vous pouvez vous procurer la méthode de trompette piccolo de Gerald Webster (en deux volumes) chez plusieurs distributeurs en ligne, par exemple chez Spaeth-Schmid en Allemagne, ou bien essayer la méthode sur CD-Rom de "Jean Michel", qui vient aussi de publier en 2008 un ouvrage complet (près de 200 pages), L'art de la trompette piccolo. L'ensemble des méthodes disponibles est présenté sur le site de "Jan Leontsky" Maurice-Andre.com, mais la plupart des ouvrages proposés sont de simples recueils de partitions et non des méthodes.